Penser les ruptures de demain : La Doctrine Héritage Janus
La souveraineté ne consiste plus à supprimer ses dépendances
Il existe une illusion particulièrement tenace dans le débat stratégique européen : celle selon laquelle la souveraineté serait une question de possession.
Posséder ses infrastructures. Posséder ses données. Posséder ses technologies. Produire localement. Réduire ses dépendances.
Tout cela est utile.
Mais rien de tout cela ne suffit.
Une organisation peut posséder ses données et dépendre d'un fournisseur pour les exploiter. Posséder son infrastructure et dépendre de standards qu'elle ne contrôle pas. Produire une technologie et dépendre d'un composant impossible à remplacer. Disposer d'une réglementation parmi les plus exigeantes au monde et rester dépendante des architectures conçues ailleurs.
La propriété ne garantit plus le contrôle.
C'est le point de départ d'Héritage Janus, une doctrine de stratégie et de souveraineté que je développe avec ce premier tome consacré à la souveraineté numérique.
La question centrale est volontairement différente de celle qui domine généralement les débats :
De qui dépendons-nous ?
mais surtout :
Que se passe-t-il si cette dépendance devient une contrainte ?
Et surtout encore :
Combien nous coûterait notre liberté de décision si nous devions sortir de cette dépendance ?
C'est ici qu'intervient la notion de souveraineté-pouvoir.
Elle ne recherche ni l'autarcie, ni l'indépendance absolue. Elles sont incompatibles avec la complexité des économies contemporaines.
Elle recherche autre chose : la capacité à choisir ses dépendances, à préserver des options de sortie et à disposer de leviers suffisants pour empêcher qu'une interdépendance ne devienne une relation de domination.
Cette approche conduit à déplacer le regard.
Le sujet n'est plus seulement l'actif que nous possédons.
Il devient l'architecture dans laquelle cet actif est pris.
Le sujet n'est plus seulement le fournisseur.
Il devient notre capacité à nous en passer.
Le sujet n'est plus seulement le risque de rupture.
Il devient la trajectoire qui transforme progressivement une dépendance acceptable en dépendance irréversible.
C'est cette trajectoire que la doctrine cherche à rendre visible.
Cloud, intelligence artificielle, semi-conducteurs, infrastructures de confiance, standards, données : derrière chacun de ces sujets se trouve une question de pouvoir.
Qui peut interrompre ?
Qui peut accéder ?
Qui fixe les règles ?
Qui capte la valeur ?
Qui peut sortir ?
Et qui possède le levier dont l'autre ne peut se passer ?
Ces six questions constituent la Matrice Janus.
Elles permettent de passer d'une conception défensive de la souveraineté à une conception stratégique : gouverner les interdépendances plutôt que prétendre les supprimer.
Le premier tome d'Héritage Janus pose ce cadre.
Il ne prétend pas que l'Europe doit tout produire.
Il pose une question plus exigeante :
Sur quelles dépendances pouvons-nous accepter de nous appuyer, lesquelles devons-nous rendre réversibles, et sur quels points devons-nous construire notre propre centralité ?
Car les empires du XXIᵉ siècle ne se construiront probablement pas seulement sur la possession des territoires.
Ils se construiront sur l'organisation des dépendances.
La souveraineté appartiendra à ceux qui sauront les gouverner plutôt qu'à ceux qui chercheront vainement à les supprimer.
Héritage Janus — Tome I : La souveraineté numérique.
Une première pierre d'un cadre doctrinal plus large consacré à la gouvernance des dépendances stratégiques.